Pour s’attaquer au seul symbole du service public encore debout - la Poste -, l’Etat a choisi l’été. C’est dire si la réforme est à risque.
Le projet de loi faisant de la Poste une société anonyme a été présenté au Conseil des ministres. Et chacun au gouvernement est monté au front pour rassurer. D’où cette salve de justifications qui parfois se télescopent et même se contredisent.
Christine Lagarde, la ministre de l’Economie, a assuré ainsi ne pas vouloir «liquider» la Poste, en insistant sur les garanties. «Maintien du service universel, du prix du timbre, du statut et actionnariat 100 % public.» Christian Estrosi, le ministre de l’Industrie, qui a récupéré la patate chaude des mains de son prédécesseur à l’Industrie, Luc Chatel, s’est défaussé sur l’Europe, l’accusant d’imposer la réforme : «C’était une obligation pour le gouvernement.» Tandis que Patrick Devedjian, comme si Christian Estrosi était allé trop loin, ramenait la réforme à de plus justes proportions. «Non, c’est pas le début de la privatisation.» Et «oui, la Poste en a besoin pour affronter la concurrence».
Mais toutes ces belles garanties égrénées pour faire accepter la réforme se heurtent au scepticisme argumenté de ses opposants. Une soixantaine de mouvements, politiques, associatifs et syndicaux, réunis dans un collectif «contre la privatisation et pour un référendum», ont rappellé hier leur hostilité et peaufinent une consultation nationale planifiée pour le 3 octobre. Revue de détail des petites et grosses contrevérités proférées par le gouvernement, selon ses opposants.
«La Poste restera 100 % publique»
C’est devenu une rengaine dans la bouche des tenants de la réforme. En troquant ses habits d’établissement public contre le statut de société anonyme, le capital de la Poste restera dans le giron de l’Etat. Sauf, note Jacques Lemercier de FO.com, que «nulle part dans le texte de loi ne figure cette garantie». Bien au contraire, une petite phrase, glissée dans le projet de loi, titille syndicalistes et politiques. Que dit-elle ? Le capital de la Poste pourrait être ouvert «à d’autres personnes morales appartenant au secteur public». Décryptage : «Cela veut dire qu’une filiale à capitaux privés appartenant à une entreprise détenue par l’Etat, pourra s’inviter au capital de la Poste.» Le résultat est mathématique : adieu le 100 % public du capital de la Poste, et bonjour l’irruption d’actionnaires privés. Par ses propos récents, Jean-Paul Bailly, le patron de la Poste, renforce cette crainte. Changer de statut, dit-il «nous permettra de nouer des partenariats», et plus encore «d’échanger des participations avec d’autres entreprises». Ces pratiques courantes à la Poste, restent circonscrites au niveau des filiales, à cause du verrou du statut. Perfidement, les opposants à la réforme soulignent que cela ne l’a pas handicapée pour faire des emplettes ou nouer des alliances.
«La réforme est une obligation de Bruxelles»
Christian Estrosi fait pour le moins un hardi raccourci. Et il est taclé par Régis Blanchot : «L’Union européenne a toujours laissé aux Etats l’entière responsabilité du choix du statut. C’était vrai pour EDF, et ça l’est aujourd’hui pour la Poste.» En revanche, c’est bien une directive européenne qui va faire tomber le dernier bastion protégé du courrier postal (les lettres de moins de 50 grammes). Mais une majorité de syndicats réfute l’idée qu’il faille ouvrir le capital pour affronter le marché.
«Le statut des personnels ne sera pas touché»
Encore une garantie assénée par les pouvoirs publics. Les fonctionnaires de la Poste conserveraient leur régime à part. Cette parole de l'Etat n'est pas remise en cause : cette catégorie de personnel est en voie d’extinction. Les départs massifs à la retraite laminent les personnels sous statut. Les syndicats chiffrent à 50 000 les départs entre 2002 et 2008. Déjà 43 % des personnels sont régis par le droit privé. Ceux-là en revanche, pourraient se trouver touchés. Obligés de quitter leur caisse de retraite complémentaire, l’Ircantec, pour une autre, nettement moins favorable. Mais ils n’ont obtenu, eux, aucune garantie.
«On va garder notre prix du timbre et tous les points de contact»
De Nicolas Sarkozy, initiateur de la réforme, à Christian Estrosi, son général aux commandes, la majorité au pouvoir sait qu’elle opère en terrain miné. Prix unique du timbre, distribution du courrier six jours sur sept, présence de la Poste en zone rurale… Le gouvernement assure que tout continuera comme avant. Mieux, le service universel va être confié à la Poste pour «au moins quinze ans». Cela fait rigoler doucement dans le camp des opposants à la «privat». Confier à la Poste des missions de service public qui la plombent autour de 800 millions d’euros par an n’a rien de rassurant. «On nous parle d’un financement pérenne. Mais rien n’est scellé sur le papier», rappelle-t-on du côté des syndicats. Quant au maintien des points de contact, professé par Christine Lagarde, «on joue sur les mots», commente Michel Pesnel un responsable de FO. «Certes, on a créé 800 points de contacts (mairie, épicerie…), mais en fermant des bureaux de poste. Cela veut dire moins de services et zéro confidentialité !» ajoute-t-il.
Le député François Brottes, spécialiste du dossier au Parti socialiste, met en garde : «Cinquante-quatre élus UMP ont voté contre la loi sur le travail du dimanche, ils pourraient être plus nombreux contre la loi sur la Poste !» Et de souligner que «plus qu’un changement de statut, c’est un changement d’éthique» qui s’amorce à la Poste. Avec une «attention plus lâche aux missions de service public et une focalisation sur le profit».