Qui va garder les cadres ?

A soixante-cinq ans, est-il temps pour le « syndicat des cadres » d'être mis à la retraite d'office ? Créée en 1944 pour défendre la spécificité des cadres supérieurs et des ingénieurs, la CGC ne peut plus échapper au débat sur son avenir. Protégée jusqu'alors par son statut de confédération représentative, elle est désormais au pied du mur : à partir de 2013, elle devra, comme les autres, gagner dans les urnes sa représentativité, donc le droit de s'asseoir aux tables de négociation. Ainsi en ont décidé la CFDT, la CGT et le patronat en adoptant début 2008 la « position commune » sur la modernisation du dialogue social. Un Yalta syndical aux allures de coup de poignard : en l'état, les scores de la CGC aux élections prud'homales ne lui garantissent pas du tout de rester représentative au niveau interprofessionnel.


Réagir, mais comment ?

Son président, Bernard Van Craeynest, en est persuadé : la survie passe par une fusion avec l'Unsa, projet dans lequel il s'est plongé corps et âme. Son volontarisme est louable, mais à trop vouloir passer en force, tête baissée, il n'a pas su, ou voulu, entendre monter la grogne. Le retour de bâton n'en est que plus violent. Mardi, les principales fédérations de la centrale lui ont à nouveau signifié leur refus de le suivre trop précipitamment dans cette voie. De fait, fusionner avec l'Unsa impliquerait un acte très lourd pour la CGC : renoncer à son positionnement catégoriel pour devenir généraliste. A trop oublier qu'on ne balaie pas six décennies d'histoire d'un revers de main, Bernard Van Craeynest a pris le risque de transformer une crise d'identité en crise interne. Mais celle-ci peut aussi s'avérer vertueuse pour la centrale. Contrainte de reprendre le dossier de zéro en le dépassionnant, elle peut, si elle parvient à retrouver le calme après la tempête, enfin entamer une vraie réflexion sur l'intérêt ou non de s'accrocher à son étiquette de « syndicat des cadres ». La question est urgente tant la crise d'identité de la CGC renvoie à celle vécue par les cadres eux-mêmes.

Ils étaient 1,5 million il y a trente ans, ils sont aujourd'hui 3,2 millions (selon l'Agirc, leur caisse de retraite complémentaire). Banalisé, leur statut perd de son prestige, au point que la notion même de cadre devient obsolète tant elle regroupe désormais des situations professionnelles différentes. Et après le désenchantement des années 1980 et 1990 avec des licenciements massifs, les réorganisations des années 2000 les ont désorientés.

Eux aussi frappés par des difficultés de pouvoir d'achat et par la crainte du chômage, invités à ne plus s'attacher à une position hiérarchique, un statut ou un rôle, perdus dans des organisations de moins en moins pyramidales, les cadres en font chaque jour un peu plus l'amer constat : ils sortent de moins en moins du lot des autres salariés.

Déjà, dans les années 1960, la CGC criait au loup de la « prolétarisation » des cadres. Aujourd'hui, force est pour elle de le constater : le loup est venu et la place face à une situation paradoxale. D'un côté, les cadres, de plus en plus revendicatifs, ont plus que jamais besoin de syndicats pour les écouter et les défendre. Mais de l'autre, la CGC a de plus en plus de difficultés à fonder sa légitimité sur leurs particularités.

Pour le syndicalisme cadres, la question est donc de se réinventer pour s'adapter aux évolutions du monde du travail. La CGC peut, pour cela, s'appuyer sur sa base, qui a depuis longtemps cessé de raisonner en termes de statut. C'est un fait : aujourd'hui, près d'un adhérent sur deux (48 %) de la « centrale des cadres »... n'est pas cadre. On y trouve des agents de maîtrise, des techniciens ou divers salariés dont les missions, les conditions de travail, les attentes et les valeurs sont largement comparables à celles des cadres, avec qui ils forment, à l'échelle nationale, une bonne partie des classes moyennes. Ces populations sont les représentants modernes d'une identité cadre moins marquée qu'avant, mais qui n'a pas disparu pour autant. Elle a mué.

Sous une forme ou une autre, fusionnée ou pas, catégorielle ou généraliste, c'est la défense des intérêts de ses salariés, perdus entre le haut et le bas de l'échelle, que la CGC doit sauvegarder. L'équilibre entre s'élargir assez pour survivre et assez peu pour ne pas y perdre son âme sera délicat à trouver. Mais elle n'a pas d'autre choix que de tenter de relever ce défi. Sans quoi, elle ne laissera à cette population, de plus en plus pléthorique, que deux options : se tourner encore plus qu'aujourd'hui vers les autres syndicats, au risque que la défense de leur intérêt soit noyé dans celle de l'intérêt plus général ; ou renoncer au syndicalisme, faute de ne plus se retrouver dans ses combats.


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Tag(s) : #Unsa - CFE-CGC